Mardi 1 mai 2012 2 01 /05 /Mai /2012 16:30

Quelques photos du bâtiment du groupement!

Depuis le 5 février, au rythme soutenu d'une après-midi sur deux et du samedi matin, nous maçonnons, découpons, cassons, réparons les murs, la toiture. Le bâtiment est spacieux (10 m x 20 m), les travaux assez importants. Nous n'avons pas pensé à prendre des photos du bâtiment désaffecté. Ci-dessous, toutes les parties en ciment (en gris) et en bois sont neuves.

DSCN0302

La façade principale


 

DSCN0278

 La façade arrière

 

 

DSCN0309

 



DSCN0255

Maximilien (apprenti promo 2011), Saturnin (promo 2010) et Mérien (salarié de l'atelier), à la pose du plafond du bureau et des magasins quincaillerie et outillage.


DSCN0207

Baba Jacques (Formateur au CFA) et Landry (apprenti promo 2011) à la découpe.

 

DSCN0260

Intérieur du bâtiment et gâchage du mortier par Ali.

Preparation-du-mortier

Bruno (formateur CFA), Ali (salarié à l'atelier) et Patrick (apprentis promo 2010 et salarié à l'atelier)

DSCN0211

Moi-même, et beaucoup de petits curieux qui, de retour de l'école, s'arrêtent, intrigués par ce munju (moi, le blanc) et cette grosse machine qui fait beaucoup de bruit et de poussière.

 

Bardage-du-pignon

Obed et Franklin sur le bardage du pignon (apprentis promotion 2011)

 

DSCN0343

Ni salariées, ni apprenties, mais plutôt deux curieuses qui voulaient qu'on les prenne en photo!

Le bâtiment, désaffecté sans fermetures, était un lieu de passage pour descendre au marché. Les gens  n'ont pas encore pris l'habitude de changer de chemin, et parfois certain(e)s s'y attardent...


Vous le voyez peut-être difficilement sur les photos, mais les travaux de maçonnerie sont importants. Il nous faut beaucoup de courage et d'énergie pour affronter  une après-midi de chaleur, alors que la fatigue d'une longue matinée de travail à l'atelier et au CFA (6h à 13h30) se fait sentir. D'autant plus que les adhérents n'ont pas de salaire, ce qui est bien normal pour nous, mais pas évident à comprendre ici.

Je suis conscient de l'effort qu'ils fournissent. A force d'explications, la plupart ont mesuré la chance qui leur était offerte, et compris que leur salaire viendra après. Certains en revance n'ont pas encore saisi "l'esprit" du groupement et l'implication que cela demande. A ceux-là, il faut expliquer, encore. C'est au démarrage des activités que le comité de pilotage se prononcera sur leur intégration ou non.

Nous sommes beaucoup observés par les autorités et la population. Les menuisiers le savent aussi : très peu de projets demandent autant de participation locale (nous atteindrons 40% des dépenses totales du chantier!). Cette participation a été nécessaire car nous avons reçu peu d'aide financière, mais c'était aussi une de mes conditions pour la construction du bâtiment. Cela me demande beaucoup d'énergie, car il faut bien gérer les équipes et piloter le chantier pour que les travaux avancent, mais je pense que les adhérents se sentent pleinement impliqués dans le projet. Ils construisent eux même leur atelier, brique par brique.

Je me souviens qu'au début certains me demandaient comment nous allions faire pour monter les murs, puisque nous n'étions pas maçons. Je leur disais que nous allions aller doucement, et puis quelques-uns avaient déjà été aide-maçons. Aujourd'hui, nous sommes arrivés à la mise en peinture, je n'ai entendu personne me dire qu'il n'était pas peintre!

A suivre, d'ici deux semaines, quelques photos du bâtiment terminé. L'inauguration est prévue pour début juin. Ensuite, il restera le module de formation en comptabilité, gestion et organisation. Ce qui est de loin le plus important pour assurer la viabilité du projet.

Par Guillaume
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 19 avril 2012 4 19 /04 /Avr /2012 21:39

Pied d'arachidePied d'arachide

La saison des pluies arrive à grands pas, inondant les champs d'eau et de chaleur. C'est le moment de préparer le yaka (champ en sango). C'est une période de l'année importante, car pour ne pas être envahi par les herbes qui poussent très vite, et réussir à faire deux cycles de maïs, il ne faut pas trainer. L'agriculture est ici affaire de famille. Excepté les fonctionnaires affectés en dehors de leur région d'origine, tout le monde ici cultive son lopin de terre, ne serait-ce que pour y planter du manioc. Les Mamans y passent beaucoup de temps et d'énergie, parce que les travaux champêtres leur sont essentiellement réservés. Seuls le débroussaillage et le labour à la houe sont attribués aux hommes. Parfois, quand même, certains aident leurs femmes dans toutes les étapes.
En général, les travaux des champs commencent dès les premières pluies, en mars. Pas de champs géométriques, pas de plaines cultivées comme chez nous! Les champs sont délimités, certes, mais épousent surtout la structure paysagère. On plante autour des arbres, des rochers, dans les creux comme sur les talus.

Champ de maniocChamp de manioc (on aperçoit les boutures dans le sol)

Il faut donc commencer par défricher, voire couper les arbres et les brûler quand une nouvelle parcelle est ouverte en forêt. Sous un soleil généreux, trois ou quatre jours suffisent pour brûler les herbes, et ainsi retrouver la terre à nue : c'est la culture sur brûlis. Vient ensuite le travail le plus physique, celui du labour. Pas de mécanisation, ni même de charrue attelée à des bœufs. La Lobaye est une région de forêt, la présence des racines dans le sol et de la mouche tsé tsé n'ont pas incité à la culture attelée. Il faut donc labourer le sol à la houe. Pour l'avoir essayé, c'est un travail très physique, qui demande endurance et précision, car il faut à la fois ne pas laisser de "trous" non travaillés, et retourner au maximum les racines. Vient ensuite le semis. En dehors du maraîchage, très peu vulgarisé ici, peu de plantes sont cultivées. Manioc (sous différentes variétés), maïs, arachides, tarots, ignames. Seuls le maïs et les arachides se sèment, les autres -dont on extrait les tubercules- se cultivent par bouturage (manioc) ou plants (tarots, ignames). Le maïs et l'arachide poussent vite, la récolte est possible seulement trois mois après le semis. Les cultures à tubercules s'étalent de six mois pour les variétés de manioc les plus rapides à un an et demi pour les plus lentes. Ces deux cultures demandent de un à trois sarclages, suivant leur durée en terre. Il existe aussi, au bord des marigots, mais de façon beaucoup moins répandue, du maraîchage. Car ici tout pousse. Au marché de M'Baïki, on peut trouver parmi les produits de la forêt de la salade, des concombres, aubergines, oignons, tomates, haricots, poireaux, potirons... La qualité et les quantités sont très aléatoires, mais depuis la construction du nouveau marché en 2009, l'offre s'améliore, lentement. Il faut aussi que la mentalité évolue : rares sont les familles qui varient leur alimentation avec ces légumes, considérés comme peu nutritifs, souvent difficilement abordables, c'est vrai. Ne parler que des légumes, c'est oublier l'impressionnante variété de fruits : avocat, papaye, mangue, banane, fruits de la passion, corosol, ananas... Très peu sont réellement cultivés, ils sont plantés là il y a de la place, on en récolte les fruits quand -et si - il y en a.
Le projet d'exploitation agricole au petit séminaire Jean Paul II croise toutes ces réalités. De la mise sur pied d'un projet agricole partant d'un petit champ de manioc à la promotion d'une agriculture variée, et surtout d'autosubsistance, le chantier est immense. Depuis deux ans, nous cherchons un coopérant, en vain. Pour ne pas laisser retomber la dynamique de ce projet, j'ai choisi comme en 2010 d'apporter mon aide, en mettant en culture du maïs et en formant un chauffeur à la conduite des quelques engins agricoles. En effet, plus de dix hectares sont disponibles, mais qu'il faut tester, sonder, aménager un peu pour faciliter l'intervention du tracteur. Le but n'étant pas de tout mécaniser, ce qui serait incohérent avec la volonté de montrer l'exemple et impossible à rentabiliser, mais de faciliter les opérations de décompactage et de préparation du sol.
Participer à ce projet me rappelle mes racines, mon enfance. J'aime expliquer aux gens que petit j'ai gambadé avec des cabris, monté sur les tracteurs en cachette avec mon cousin et joué à l'agriculteur, puis, pendant de nombreux étés, récolté le blé et sarclé le maïs. Ils s'amusent et s'étonnent quand je leur explique que chez nous, même le foin se vend, quand ici il est ignoré et brûlé. Ils ont aussi du mal à me croire quand je leur affirme qu'un agriculteur peut avoir 150 hectares, et gagner un salaire inférieur à celui d'un instituteur. Des petits temps de partage qui montrent combien nos réalités sont différentes.
"Avoir à manger": une question quotidienne pour la plupart des Lobayens. Et pourtant, on est bien loin des problématiques sahéliennes, où là-bas la désertification hypothèque gravement l'avenir des futures générations. En Lobaye, c’est plutôt la profusion végétale qu’il faut arriver à gérer, comme la pousse extrêmement rapide des herbes (jusqu’à 10 cm par jour !).
"Dieu nous a tellement donné qu'il nous a rendu fainéants", disent certains Lobayens. Ici, la forêt a toujours beaucoup apporté, encore aujourd'hui, même si la pression démographique et la déforestation inversent la tendance. On peut y trouver des champignons, plusieurs variétés d'épinards, des tubercules en tout genre, des fruits, du gibier et surtout des chenilles. Une fois encore, ces cadeaux naturellement bien répartis au cours de l'année n'ont pas incité à la culture de plein champ.
Je pense qu'on aborde une énorme période de transition. A défaut d'initiatives actuelles comme celle du séminaire et surtout d’une prise de conscience collective, il faudra que les prochaines générations comprennent que l'agriculture est le cadeau à rendre à la Lobaye pour qu'elle devienne vraiment une terre pour vivre.

Champ d'arachides

Par Guillaume
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 16:26

Mardi 10 janvier 2012

 

Aujourd'hui, nous fermons les portes de l'atelier deux heures plus tôt, à 11h30.
Il y a deux jours, Victor, le chef d'atelier, m'a demandé au nom de tous les salariés, de pouvoir se rendre à l'enterrement du père de Stanislas, menuisier de l'atelier et ancien apprenti. J'accepte, discute avec lui des modalités, et lui propose de les emmener. L'enterrement a lieu à Bottoko, un village sur la route de Bangui, à vingt cinq kilomètres de M'Baïki, le village d'origine de Stanislas et sa famille. C'est convenu, nous y allons tous, y compris Bruno et Baba Jacques, les formateurs du CFA. Chacun souhaite contribuer et donner un "soutien" à Stani. Tout ça me réjouit. Non pas d'aller à un enterrement. Mais de voir cet élan de générosité, ce soutien fraternel et unanime. Parce que Stanislas n'est pas "d'ici", de M'Baïki. Il a eu des problèmes d'intégration au CFA et au début de son embauche à l'atelier, qu'il a fallu régler avec un peu de tact et pas mal de temps. Stanislas est Ngbaka, les autres sont des M'Batis. Même avec du temps passé ici, il est difficile d'identifier les fossés qui peuvent exister, mais ils sont là, d'autant plus lors d'évènements importants qui touchent à la vie d'une communauté et à l'expression de ses traditions, comme la mort.
J'ai moi aussi souhaité m'y rendre, parce que j'estime beaucoup Stanislas. Nous sommes de ceux qui n'ont pas besoin de beaucoup se parler pour se comprendre. Stanislas est un très bon menuisier, volontaire, soucieux de la qualité de ses réalisations. C'est quelqu'un de jovial, simple, mais aussi un peu impulsif. Au CFA, lorsque j'étais seul coopérant pour gérer les cours, l'atelier, les chantiers et l'agriculture - en somme débordé -, il épaulait Baba Jacques lors des séances d'atelier. Il tirait la promotion vers le haut. Il se savait compétent, et aidait parfois les autres dans leurs difficultés. Comme Saturnin, un autre apprenti, une tête dure, surtout en cours de maths, souvent en retard ou absent, qui négligeait un peu sa santé, buvait beaucoup de kangoya (vin de palme). Pourtant un apprenti aux doigts d'or une fois devant l'établi. Saturnin est maintenant salarié de l'atelier, je crois qu'il aime beaucoup ce qu'il fait. Il a attribué une partie de son champ à Stani pour l'aider dans son installation. Saturnin fait maintenant beaucoup plus attention à lui, et boit beaucoup moins. Je lui donne souvent les travaux délicats, comme des greffes ou des réparations sur un meuble, parce qu'il aime ces petits paris de précision, en dépit de ses difficultés à comprendre et apprécier les mathématiques! Il est quand même encore parfois absent ou en retard...
11h30, donc. Nous sommes une quinzaine, le 4x4 est bien chargé. Nous partons et Victor m'arrête. Il faut accrocher un rameau de palmier sur le pare-choc avant, pour signifier que nous nous rendons à une place ti kwa. Et pour ne pas payer le passage à la barrière de Botto. Sur la route, nous nous arrêtons pour emmener Baba Jacques, qui nous attendait dans son fauteuil sous le manguier, devant sa maison. Nous passons la barrière gratuitement. A notre passage, tout le monde sait déjà que nous allons à Bottoko...
Dix kilomètres plus loin, je m'arrête. Je sais qu'un jeune est monté, à la barrière, à l'arrière du pick-up. Sans demander. Je lui signifie qu'il doit descendre. Les uns éclatent de rire, les autres restent étonnés que je m'en sois aperçu. Ce coup là, on me le fait plus. Il se tapera dix kilomètres à pied, avec une belle côte à remonter en prime. Victor se penche à la fenêtre et réprimande les passagers qui n'ont rien dit. Au moins un qui a compris.
Nous arrivons à la place mortuaire vingt minutes plus tard. Le défunt arrive de la morgue de Bangui. La route rétrécie à mesure de l'affluence des personnes arrivant à pied des alentours. Une voiture de la Caritas avec un munju (blanc) au volant et quinze passagers en étonne plus d'un, comme d'habitude. Le temps de nous garer sur le bas côté, et Stani nous rejoint. Il a beaucoup maigri, nous salue d'une voix faible et éraillée traduisant sa peine et sa fatigue. Sentiment banal ici de constater que de nombreux regards nous observent. Je trouve les menuisiers dignes et proches de leur collègue. Nous suivons Stani qui nous place sur le côté, à l'ombre d'un manguier. Il s'affaire à nous trouver des bancs, Bruno lui soutenant pourtant de ne pas s'en inquiéter.
La maison est située à une trentaine de mètres de la route bitumée. Le cercueil est disposé légèrement incliné, face à la porte. Il n'est pas fermé pour qu'on puisse voir le corps. Une structure de branches de bois, au toit de feuilles de palmier de cinq mètres sur trois protège le défunt. L'ombre dessinée par le toit est intégralement occupée par ses femmes veuves (trois je pense), des Mamans, des pleureuses, des enfants, debout autour du corps et entonnant des chants. Je distingue que certaines mélodies sont catholiques, parmi d'autres plus traditionnelles. Le tombeau se trouve juste derrière la maison. Sur la gauche, des mamans sont assises sur leurs balambos (petits sièges cylindriques), qu'elles ont dû amener avec elles. Entre ce groupe et la route, une autre structure en bois, au toit de bâches plastiques marquées des dernières traces d'un logo unicef, abrite des Kotazos (notables) comme le chef de village, ses adjoints, le directeur de l'école, le président de l'association des parents d'élèves... Ils sont confortablement installés dans des fauteuils équipés de généreux coussins.
A notre droite, la famille, et du coup beaucoup de monde. Avec certains sur des nattes, d'autres sur des fauteuils. Nous nous situons près d'eux, sur les bancs apportés par Stani.
L'espace restant se remplit au fur et à mesure des arrivées. Tout le monde, sauf quelques enfants, est paré de sa tenue des jours de fête.
Les chants ne durent pas longtemps. Un homme, de l'autre côté, prend la parole. Il est de la famille et Jacques me dit que c'est lui qui dirige la cérémonie. Trois personnes vont faire des témoignages. Malgré le silence demandé, je ne comprends pas ce qui se dit.
Quelques minutes plus tard, les pleureuses se remettent à crier, les veuves à pleurer, se serrant au plus près du défunt. Dans le même temps, trois musiciens commencent à jouer du tam-tam. Des mamans quittent la zone du cercueil pour les rejoindre et danser, en formant un cercle autour d'eux. De plus en plus de monde se rassemble, en frappant dans les mains selon le tempo des percussions. Je distingue la mère de Stani en pleurs, qui, soutenue par deux mamans, va se mettre à l'écart derrière la maison. Elle doit vouloir retrouver un peu de calme. Victor et quelques autres menuisiers vont voir le corps, quelques instants, puis reviennent s'asseoir à l'ombre de notre manguier. D'autres groupes feront de même. Près de nous, une jolie jeune femme vend des beignets, une autre des arachides sucrées.
Le groupe des danseurs se lance dans une farandole, passant près du cercueil, autour de la maison, près du tombeau, puis reviennent par la route. Les uns se concentrent sur la danse, les autres, joyeux, apprécient la musique et la cadence. Une Mama, épaisse, se détache du groupe et vient danser devant un homme costaud, assis devant nous. Elle porte un chapeau et des lunettes de soleil, et se dandine d'une manière si provocante que j'en suis presque mal à l'aise. Soudainement, l'homme baisse la tête et se met à pleurer. Elle s'arrête de danser, pleure avec lui et rejoint la farandole. Lui, la tête dans les poings serrés, est secoué de sanglots. Il devait être un "frère". Je n'ai pas compris ce qui s'est passé, mais cette scène me touche, me frappe par ses extrêmes.
Les musiciens s'arrêtent, les mains sûrement bien douloureuses d'avoir percuté les peaux aussi vite et aussi longtemps. Les danseurs râlent. D'autres les remplacent et la frénésie repart de plus belle. L'atmosphère commence à se remplir de poussière, soulevée par la foule en mouvement. Un jeune se faufile entre les danseurs pour répandre de l'eau sur le sol.
Absorbé par mes songes, je ne vois pas sur ma gauche un homme s'avançant vers la foule. Baba Jacques m'explique alors qu'il est en tenue traditionnelle de guerre. Il porte un pagne, des colliers autour du cou et des membres, une lance maintenue fermement dans la main droite. De nombreux dessins de couleur noire décorent son corps. Il tremble des jambes et paraît en transe. Un autre guerrier, plus jeune, s'avance par l'autre côté. Il est moins déguisé, moins imposant. Ce doit être l'ennemi. Les gens occupés à regarder vers la maison ne les voient pas non plus. Surpris à leur approche, ils s'enfuient presque en mouvement de panique. Les deux hommes lancent des cris, reconstituant les guerres tribales de leurs ancêtres. Le spectacle est aussi surprenant qu'impressionnant. Assez vite, ils s'arrêtent près du défunt pour lui remettre leurs armes. Il semble que ça n'a pas plu à l'une des veuves et un débat impulsif s'installe dans la famille. Quelques minutes s'écoulent et les danses reprennent. Stani est resté près de nous, il n'a pas bougé. Il s'est seulement levé une fois pour aller voir son père, puis est revenu s'asseoir en pleurant silencieusement.
Plus de deux heures se sont écoulées depuis notre arrivée. Victor se renseigne sur l'organisation de l'enterrement. Programmé à 17 heures, les menuisiers décident de ne pas rester jusque là et l'expliquent à Stanislas. Nous repartons donc un moment après.
Sur la route du retour, Victor s'étonne que les Ngbakas expriment encore beaucoup leurs traditions, comme la scène des guerres tribales et l'enterrement au crépuscule. Je sens dans sa voix une pointe de satisfaction quand il dit que les M'Batis ont laissé ces traditions depuis longtemps. J'écoute en silence car la culture est trop différente pour me permettre de donner un avis, que d'ailleurs je n'ai pas.
De retour au péage de Botto, les gars veulent que l'on s'arrête boire un peu de kangoya (vin de palme). Allez, j'accepte. Aujourd'hui, il n'y a bizarrement personne. D'habitude, des femmes et des enfants vendent du pétrole, des fruits, des arachides, des produits de la forêt. Parmi eux, des hommes s'oublient dans la boisson. Immédiatement, trois ou quatre menuisiers s'éhappent dans la brousse. Ils ressortent dix minutes plus tard, chacun un bidon de cinq litres à la main. Je sourie encore en revoyant Baba Jacques me dire, les yeux pleins de malice, comme avouant un péché mignon : "On a chacun nos cachettes, moi je vais boire avec le directeur de l'école par là-bas!" Chacun se sert une bonne timbale, on discute sous un manguier, de plus en plus joyeusement à mesure que les bidons se vident...
Il est presque 16 h, il est temps de se quitter et rentrer, prendre une bonne douche et avaler un plat de pâtes trop cuites. Certains vont continuer à incliner des bidons à d'autres points de kangoya, sûrement avec les restes de leur avance de salaire.
De retour au bureau, quelques enfants m'attendent à l'ombre de la Cathédrale. Comme chaque après midi, ils veulent que je leur gonfle leur ballon. Une fois le service rendu, et comme chaque après midi, un furtif merci s'enfuit avec eux, trop impatients de taper dans la balle.
Bientôt, le soleil faiblira doucement entre les arbres et s'en ira mourir derrière la vallée, saturant de ses dernières forces l'atmosphère d'un rouge d'acier en fusion : c'est le crépuscule. Lentement, les ambassadeurs de la nuit s'animent : les insectes musiciens accordent leurs instruments, les esprits cherchent corps et objets, et les lucioles font descendre les étoiles.

Coucher

Par Guillaume
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Mardi 17 janvier 2012 2 17 /01 /Jan /2012 17:48

 

Depuis le 05 janvier, officiellement, 14 menuisiers issus de l'atelier Sainte Jeanne d'Arc et du Centre de Formation Saint Joseph sont associés pour travailler ensemble : c'est le groupement    " les Artisans du Bois Réunis  -  l'ARBRE "
La première réunion s'est tenue le 19 avril 2011. Il a fallu pas moins de huit mois, 30 heures de discussions, d'explications, de sensibilisation - sans compter les découragements, les absences, les annulations de dernière minute - pour parvenir à la rédaction complète des statuts et règlement intérieur. Rédaction qui n'a clairement pas été facile, d'autant plus que nous n'avions pas de référence connue d'un groupement d'artisans menuisiers ayant le même fonctionnement que le notre.  

Quelle est l'activité du groupement ?

Ce groupement, fondé par l'association (exclusive) des salariés de l'atelier Sainte Jeanne d'Arc, du CFA St Joseph, et des apprentis ressortissants ayant suivi la totalité de la formation est avant tout une plateforme d'achat, de stockage et de revente de bois et de quincailleries. Pour chaque apprenti sortant du Centre de Formation, la difficulté principale est de s'approvisionner en bois et quincailleries. Rien n'existe à M'Baïki qui ressemble à un dépôt, même modeste, de bois pour la menuiserie. Les seuls "morceaux" qu'on puisse trouver sont des déchets, récupérés à la scierie la plus proche, et pourtant vendus très chers. Il est possible de trouver, au marché de M'Baïki, quelques pointes, quelques paumelles. Mais elles sont vendues très chères, et sont souvent rouillées. Il est très difficile voire impossible de trouver des vis, du vernis, de la colle, pourtant indispensables dans tout travail de menuiserie.
Chaque adhérent pourra alors s'approvisionner aux stocks du groupement, par ailleurs commercialisés aussi aux autres menuisiers de M'Baïki et aux particuliers.
Le groupement est également une plateforme de distribution et de vente de mobilier fabriqué par un artisan adhérent, ou de mobilier fabriqué collectivement.
Ainsi, chaque menuisier est "libre", ce qui limite les risques de conflits. Dans la pratique, un adhérent menuisier va acheter du bois au groupement, qu'il va travailler pour réaliser du mobilier. S'il travaille sur commande, il sera payé directement par le client. S'il fabrique pour vendre par le groupement, il touchera le produit de la vente par le groupement, moyennant un pourcentage attribué au fond de roulement.

Comment est organisé le fonctionnement? 

Il y a trois comités, avec des responsabilités définies par les statuts : Le comité directeur, le comité de gestion et le comité de surveillance. Ces trois comités se réunissent en comité de pilotage, pour des décisions importantes (achats, sanctions, recettes, dépenses...). Ils sont respectivement composés de deux à quatre adhérents et sont appelés à grossir avec l'arrivée de nouveaux apprentis en juillet 2012.
 Nous allons réhabiliter un bâtiment situé en centre ville, qui va nous être attribué par la mairie de M'Baïki. Ce bâtiment servira d'atelier, de lieu de stockage, et de lieu de vente. L'atelier ne sera pas équipé de machines, puisqu'il n'y a pas l'électricité à M'Baïki. Il sera par contre équipé d'établis, et d'outillage manuel de qualité ne pouvant être acheté par un seul adhérent.

Groupement

 

"Ca va marcher Monsieur Guillaume, quand on va se mettre au travail ça va marcher, y'a pas de quoi!" m'a affirmé Stanislas lorsqu'un jour, revenant d'un chantier, je lui faisais part de mes inquiétudes quant à la gestion financière et la résolution des conflits. Pour moi comme pour tous ces adhérents, l'enthousiasme est grand, et l'espoir à la mesure des commandes qui leur parviennent déjà, depuis quelques mois.
Mais tout ici peut être remis en cause, tout est très fragile. J'ai souvent l'impression que l'on construit -malgré nos efforts- sur des fondations en sable. La question de la gestion de l'argent est un problème colossal, qui, même lorsque tout est mis en œuvre pour limiter les abus, revient trop souvent comme premier constat d'échec.
Pour un projet comme celui-ci, ce ne sont pas les problèmes matériels ou financiers qui sont difficiles à résoudre, car de l'aide et des moyens on arrive toujours à en trouver, et il suffit de s'adapter avec ce qu'il y a. Ce sont les problèmes relationnels. Un groupement nécessite par nature l'implication de chaque participant, et chacun doit créer cette cohésion pour dépasser les conflits. "Ce n'est pas : le groupement m'appartient, et appartient aux autres aussi, mais plutôt : le groupement appartient aux autres, et moi j'en fais partie" a tenu à rappeler l'Evêque lors de la réunion de clôture. Un exemple : le président du groupement était absent à cette dernière réunion, alors qu'il s'agissait d'adopter définitivement les statuts et règlement intérieur... Je ne sais pas si j'ai réussi à lui faire comprendre l'intérêt de sa présence aux réunions importantes, et surtout de son implication comme animateur.
Malgré ces difficultés, nous avançons, confiants dans les résultats qui leur montreront le chemin à suivre.
Je me souviens avoir dit aux candidats volontaires au projet, à la première réunion : "C'est vrai que si ce n'est pas vous, artisans menuisiers, avec une formation technique, un appui financier et matériel, un suivi, qui le faites, qui va le faire? Comment pensez vous que votre situation va évoluer? Comment pensez-vous pouvoir vivre de votre métier ?" Au même titre que l'agriculture, l'artisanat est le terreau de toute économie locale.
Là, se développent les racines de l'ARBRE.

 

 

Par Guillaume
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 19:00


Un peu de ce qu'on réalise à la menuiserie!
C'était en novembre dernier, nous avons fabriqué cette paillotte en sapelli pour le Petit Séminaire du Diocèse.
Des paillottes, ici, il y en a dans tous les villages. Elles ont un peu la même fonction que les manguiers... Pour attendre ou pour palabrer. Mais des paillottes avec une charpente comme celle-ci, je pense qu'il n'y en a pas beaucoup...
C'était une belle aventure, pour moi comme pour les 6 compagnons menuisiers qui ont participé au chantier. L'explication et la précision des angles, les tracer et les réussir, a fait chauffer nos têtes!
Je vous laisse regarder...


Montage
Montage de la struture, avec 6 compagnons.

Montage 2

 

Pose des chevrons

Chevrons

Chevrons4

Vue intérieure

Vue poinçon

La paillote, terminée

Paillotte

Par Guillaume
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

Présentation

  • : Le blog de Guillaume
  • : Volontariat de 2 ans - Responsable d'un atelier et d'un Centre de formation en menuiserie/charpente
  • Partager ce blog

Créer un Blog

Derniers Commentaires

Mode d'emploi

Vous pouvez vous inscrire à la newsletter pour être averti de la publication d'un nouvel article. Voir 3 modules plus hauts...

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés