Mardi 10 janvier 2012
Aujourd'hui, nous fermons les portes de l'atelier deux heures plus tôt, à 11h30.
Il y a deux jours, Victor, le chef d'atelier, m'a demandé au nom de tous les salariés, de pouvoir se rendre à l'enterrement
du père de Stanislas, menuisier de l'atelier et ancien apprenti. J'accepte, discute avec lui des
modalités, et lui propose de les emmener. L'enterrement a lieu à Bottoko, un village sur la route de Bangui, à vingt cinq kilomètres de M'Baïki, le village d'origine de Stanislas et sa famille. C'est convenu, nous y allons tous, y compris Bruno et Baba
Jacques, les formateurs du CFA. Chacun souhaite contribuer et donner un "soutien" à Stani. Tout ça me réjouit. Non pas d'aller à un enterrement. Mais de voir cet élan de générosité, ce soutien
fraternel et unanime. Parce que Stanislas n'est pas "d'ici", de M'Baïki. Il a eu des problèmes d'intégration au CFA et au début de son embauche à l'atelier, qu'il a fallu régler avec un peu de
tact et pas mal de temps. Stanislas est Ngbaka, les autres sont des M'Batis. Même avec du temps passé ici, il est difficile d'identifier les fossés qui peuvent exister, mais ils sont là, d'autant
plus lors d'évènements importants qui touchent à la vie d'une communauté et à l'expression de ses traditions, comme la mort.
J'ai moi aussi souhaité m'y rendre, parce que j'estime beaucoup Stanislas. Nous sommes de ceux qui n'ont pas besoin de
beaucoup se parler pour se comprendre. Stanislas est un très bon menuisier, volontaire, soucieux de la qualité de ses réalisations. C'est quelqu'un de jovial, simple, mais aussi un peu impulsif.
Au CFA, lorsque j'étais seul coopérant pour gérer les cours, l'atelier, les chantiers et l'agriculture - en somme débordé -, il épaulait Baba Jacques lors des séances d'atelier. Il tirait la
promotion vers le haut. Il se savait compétent, et aidait parfois les autres dans leurs difficultés. Comme Saturnin, un autre apprenti, une tête dure, surtout en cours de maths, souvent en retard
ou absent, qui négligeait un peu sa santé, buvait beaucoup de kangoya (vin de palme). Pourtant un apprenti aux doigts d'or une fois devant l'établi. Saturnin est maintenant salarié de l'atelier,
je crois qu'il aime beaucoup ce qu'il fait. Il a attribué une partie de son champ à Stani pour l'aider dans son installation. Saturnin fait maintenant beaucoup plus attention à lui, et boit
beaucoup moins. Je lui donne souvent les travaux délicats, comme des greffes ou des réparations sur un meuble, parce qu'il aime ces petits paris de précision, en dépit de ses difficultés à
comprendre et apprécier les mathématiques! Il est quand même encore parfois absent ou en retard...
11h30, donc. Nous sommes une quinzaine, le 4x4 est bien chargé. Nous partons et Victor m'arrête. Il faut accrocher un rameau
de palmier sur le pare-choc avant, pour signifier que nous nous rendons à une place ti kwa. Et pour ne pas payer le passage à la barrière de Botto. Sur la route, nous nous arrêtons pour emmener
Baba Jacques, qui nous attendait dans son fauteuil sous le manguier, devant sa maison. Nous passons la barrière gratuitement. A notre passage, tout le monde sait déjà que nous allons à
Bottoko...
Dix kilomètres plus loin, je m'arrête. Je sais qu'un jeune est monté, à la barrière, à
l'arrière du pick-up. Sans demander. Je lui signifie qu'il doit descendre. Les uns éclatent de rire, les autres restent étonnés que je m'en sois aperçu. Ce coup là, on me le fait plus. Il se
tapera dix kilomètres à pied, avec une belle côte à remonter en prime. Victor se penche à la fenêtre et réprimande les passagers qui n'ont rien dit. Au moins un qui a
compris.
Nous arrivons à la place mortuaire vingt minutes plus tard. Le défunt arrive de la morgue de
Bangui. La route rétrécie à mesure de l'affluence des personnes arrivant à pied des alentours. Une voiture de la Caritas avec un munju (blanc) au volant et quinze passagers en étonne plus d'un,
comme d'habitude. Le temps de nous garer sur le bas côté, et Stani nous rejoint. Il a beaucoup maigri, nous salue d'une voix faible et éraillée traduisant sa peine et sa fatigue. Sentiment banal
ici de constater que de nombreux regards nous observent. Je trouve les menuisiers dignes et proches de leur collègue. Nous suivons Stani qui nous place sur le côté, à l'ombre d'un manguier. Il
s'affaire à nous trouver des bancs, Bruno lui soutenant pourtant de ne pas s'en inquiéter.
La maison
est située à une trentaine de mètres de la route bitumée. Le cercueil est disposé légèrement incliné, face à la porte. Il n'est pas fermé pour qu'on puisse voir le corps. Une structure de
branches de bois, au toit de feuilles de palmier de cinq mètres sur trois protège le défunt. L'ombre dessinée par le toit est intégralement occupée par ses femmes veuves (trois je pense), des
Mamans, des pleureuses, des enfants, debout autour du corps et entonnant des chants. Je distingue que certaines mélodies sont catholiques, parmi d'autres plus traditionnelles. Le tombeau se
trouve juste derrière la maison. Sur la gauche, des mamans sont assises sur leurs balambos (petits sièges cylindriques), qu'elles ont dû amener avec elles. Entre ce groupe et la route, une autre
structure en bois, au toit de bâches plastiques marquées des dernières traces d'un logo unicef, abrite des Kotazos (notables) comme le chef de village, ses adjoints, le directeur de l'école, le
président de l'association des parents d'élèves... Ils sont confortablement installés dans des fauteuils équipés de généreux coussins.
A notre droite, la famille, et du coup beaucoup de monde. Avec certains sur des nattes, d'autres sur des fauteuils. Nous nous
situons près d'eux, sur les bancs apportés par Stani.
L'espace restant se remplit au fur et à mesure
des arrivées. Tout le monde, sauf quelques enfants, est paré de sa tenue des jours de fête.
Les chants
ne durent pas longtemps. Un homme, de l'autre côté, prend la parole. Il est de la famille et Jacques me dit que c'est lui qui dirige la cérémonie. Trois personnes vont faire des témoignages.
Malgré le silence demandé, je ne comprends pas ce qui se dit.
Quelques minutes plus tard, les
pleureuses se remettent à crier, les veuves à pleurer, se serrant au plus près du défunt. Dans le même temps, trois musiciens commencent à jouer du tam-tam. Des mamans quittent la zone du
cercueil pour les rejoindre et danser, en formant un cercle autour d'eux. De plus en plus de monde se rassemble, en frappant dans les mains selon le tempo des percussions. Je distingue la mère de
Stani en pleurs, qui, soutenue par deux mamans, va se mettre à l'écart derrière la maison. Elle doit vouloir retrouver un peu de calme. Victor et quelques autres menuisiers vont voir le corps,
quelques instants, puis reviennent s'asseoir à l'ombre de notre manguier. D'autres groupes feront de même. Près de nous, une jolie jeune femme vend des beignets, une autre des arachides
sucrées.
Le groupe des danseurs se lance dans une farandole, passant près du cercueil, autour de la
maison, près du tombeau, puis reviennent par la route. Les uns se concentrent sur la danse, les autres, joyeux, apprécient la musique et la cadence. Une Mama, épaisse, se détache du groupe et
vient danser devant un homme costaud, assis devant nous. Elle porte un chapeau et des lunettes de soleil, et se dandine d'une manière si provocante que j'en suis presque mal à l'aise.
Soudainement, l'homme baisse la tête et se met à pleurer. Elle s'arrête de danser, pleure avec lui et rejoint la farandole. Lui, la tête dans les poings serrés, est secoué de sanglots. Il devait
être un "frère". Je n'ai pas compris ce qui s'est passé, mais cette scène me touche, me frappe par ses extrêmes.
Les musiciens s'arrêtent, les mains sûrement bien douloureuses d'avoir percuté les peaux aussi vite et aussi longtemps. Les
danseurs râlent. D'autres les remplacent et la frénésie repart de plus belle. L'atmosphère commence à se remplir de poussière, soulevée par la foule en mouvement. Un jeune se faufile entre les
danseurs pour répandre de l'eau sur le sol.
Absorbé par mes songes, je ne vois pas sur ma gauche un
homme s'avançant vers la foule. Baba Jacques m'explique alors qu'il est en tenue traditionnelle de guerre. Il porte un pagne, des colliers autour du cou et des membres, une lance maintenue
fermement dans la main droite. De nombreux dessins de couleur noire décorent son corps. Il tremble des jambes et paraît en transe. Un autre guerrier, plus jeune, s'avance par l'autre côté. Il est
moins déguisé, moins imposant. Ce doit être l'ennemi. Les gens occupés à regarder vers la maison ne les voient pas non plus. Surpris à leur approche, ils s'enfuient presque en mouvement de
panique. Les deux hommes lancent des cris, reconstituant les guerres tribales de leurs ancêtres. Le spectacle est aussi surprenant qu'impressionnant. Assez vite, ils s'arrêtent près du défunt
pour lui remettre leurs armes. Il semble que ça n'a pas plu à l'une des veuves et un débat impulsif s'installe dans la famille. Quelques minutes s'écoulent et les danses reprennent. Stani est
resté près de nous, il n'a pas bougé. Il s'est seulement levé une fois pour aller voir son père, puis est revenu s'asseoir en pleurant silencieusement.
Plus de deux heures se sont écoulées depuis notre arrivée. Victor se renseigne sur l'organisation de l'enterrement. Programmé
à 17 heures, les menuisiers décident de ne pas rester jusque là et l'expliquent à Stanislas. Nous repartons donc un moment après.
Sur la route du retour, Victor s'étonne que les Ngbakas expriment encore beaucoup leurs traditions, comme la scène des
guerres tribales et l'enterrement au crépuscule. Je sens dans sa voix une pointe de satisfaction quand il dit que les M'Batis ont laissé ces traditions depuis longtemps. J'écoute en silence car
la culture est trop différente pour me permettre de donner un avis, que d'ailleurs je n'ai pas.
De
retour au péage de Botto, les gars veulent que l'on s'arrête boire un peu de kangoya (vin de palme). Allez, j'accepte. Aujourd'hui, il n'y a bizarrement personne. D'habitude, des femmes et des
enfants vendent du pétrole, des fruits, des arachides, des produits de la forêt. Parmi eux, des hommes s'oublient dans la boisson. Immédiatement, trois ou quatre menuisiers s'éhappent dans la
brousse. Ils ressortent dix minutes plus tard, chacun un bidon de cinq litres à la main. Je sourie encore
en revoyant Baba Jacques me dire, les yeux pleins de malice, comme avouant un péché mignon : "On a chacun nos cachettes, moi je vais boire avec le directeur de l'école par là-bas!" Chacun se sert
une bonne timbale, on discute sous un manguier, de plus en plus joyeusement à mesure que les bidons se vident...
Il est presque 16 h, il est temps de se quitter et rentrer, prendre une bonne douche et avaler un plat de pâtes trop cuites.
Certains vont continuer à incliner des bidons à d'autres points de kangoya, sûrement avec les restes de leur avance de salaire.
De retour au bureau, quelques enfants m'attendent à l'ombre de la Cathédrale. Comme chaque après midi, ils veulent que je
leur gonfle leur ballon. Une fois le service rendu, et comme chaque après midi, un furtif merci s'enfuit avec eux, trop impatients de taper dans la balle.
Bientôt, le soleil faiblira doucement entre les arbres et s'en ira mourir derrière la vallée, saturant de
ses dernières forces l'atmosphère d'un rouge d'acier en fusion : c'est le crépuscule. Lentement, les ambassadeurs de la nuit s'animent : les insectes musiciens accordent leurs instruments, les
esprits cherchent corps et objets, et les lucioles font descendre les étoiles.

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